Programme âme - Nouvelle d'Annick Chenu - seconde partie

Et ils ont instauré ce rituel. Tous les soirs ils se rendent au sommet de l’immeuble le plus haut pour assister à la tombée de la nuit.
Ils arrivent enfin à destination. A travers le trou qu’a ouvert la dernière bombe d’un illuminé dans le dôme, le flamboiement du ciel les émerveille comme chaque soir. En comparaison, les couchers de soleil des films hollywoodiens de la grande époque ne sont que de pâles copies. La réfraction de la lumière des différents gaz composant l’atmosphère génère ce merveilleux spectacle. C’est bien le seul avantage de cette pollution mortelle. Lui revient en mémoire la dernière image d’une bande dessinée de fin du monde. Le couple se déshabille pour sentir une dernière fois le souffle du vent sur leurs peaux. Adam ricane. Il n’est pas candidat à une longue agonie de son corps rongé par l’air acide.
Il frissonne et s’approche d’Eve pour la serrer dans ses bras. Elle ne se dérobe pas, pour une fois. Il soupire. S’ils avaient été un vrai couple… Mais ils sont LE dernier couple.
Au dernier rougeoiement, ils redescendent vers leur appartement.
Toutes les usines sont automatisées et ne tournent plus que pour eux. Combien de temps encore continueront-elles après leur mort ? En silence ils se défont de leurs scaphandres qu’ils raccrochent soigneusement dans l’entrée. De cette attention portée à leurs combinaisons dépend la possibilité d’admirer le seul spectacle en technicolor de leur vie ; avec les films bien sur ! Après avoir ingurgité leur ration journalière de nutriments, ils se replongent chacun dans leur univers virtuel.
Ils ne dorment plus beaucoup. Chaque fois ils sont assaillis par les images de violence qui ont emportés leurs proches. La grisaille de leur environnement et les frustrations ont plongé les hommes dans une spirale ininterrompue de crimes et de suicides.
De guerres aussi.
Les tentatives d’étourdir la population avec des images et de la musique en continu ont eu l’effet inverse de celui escompté. Ils ont assisté, impuissants, à la dégringolade de l’humanité ne réussissant à survivre que de justesse. De ce temps où leurs sens étaient sollicités en permanence ils ont gardé le goût de s’oublier dans les films. Deux petites âmes perdues dans un univers de machines.
Une nouvelle  journée passe sans vie. L’horloge sonne dix-huit coups.
Ils retournent sur le toit du monde. L’immeuble, sur lequel ils se tiennent, mesure cent-vingt kilomètres de long sur quatre-vingt de large. Il domine les autres barres de plus de cinquante mètres. Eve l’a surnommé le plateau. Et, ce soir, sur le plateau habituellement désert, quatre silhouettes se détachent sur fond de soleil couchant. Adam et Eve se donnent la main. Le cœur battant ils observent les formes humanoïdes se rapprocher en contre-jour. Humains ? Non ! Ils se déplacent sans scaphandre ! Les quatre personnages se dressent face à eux avant qu’ils aient pu penser plus loin.

- Nous venons faire l’état des lieux.
A suivre…

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