Nuit de la lecture - Dernière partie de la nouvelle

Amnésie mortelle ou le père d'Anna - Annick Chenu - 2nde partie

Antonietta regarde sa montre. Vingt minutes. Elle est partie depuis vingt minutes.
James l’attend, assis dans la cuisine devant son assiette refroidie.
    -Où étais-tu passée ?
La réponse lui vient presque naturellement tant elle l’a dite et redite dans la voiture.
     -J’avais oublié que les enfants devaient aller passer le week-end chez leurs cousins.
     -Oublier ? C’est vraiment toi ça ! Si tu notais tous tes rendez-vous dans un agenda, ça n’arriverait pas !
Antonietta le regarde. Combien de fois cette scène s’était-elle répétée ? Mais aujourd’hui, en matière d’oubli,  James l’a surpassée ! Elle s’énerve :
     -Et toi ? Tu ne m’as toujours pas dit ce que tu avais fait de ta journée !
     -Et bien, j’ai…dit James en portant machinalement la main vers sa poche pour y prendre son agenda.
     -Non ! Laisse ce truc là où il est !
    -J’ai…reprend James en reposant la main sur la table. Il fronce les sourcils. Je ...
Il jette un œil à sa femme. Est-ce qu’elle sait ?
    -Je ne me rappelle pas ! Avoue-t-il dans un murmure.
Antonietta ne le quitte pas des yeux.
   -Tu ne te rappelles rien ? Rien du tout ? dit-elle doucement.
James secoue la tête. Elle a soudain pitié de lui. Pour James le méthodique, dans la vie duquel le hasard n’a pas de place, cette amnésie doit être la fin du monde.
    - Il est tard chéri. Prends un somnifère et va te coucher. Cela ira mieux demain.
Le somnifère. C’est ce que James a trouvé de mieux pour plier son sommeil aux horaires fixés par son agenda. Il se laisse faire comme un tout petit. Il murmure juste :
    -Tu ne te couches pas ?

Antonietta retourne dans la cuisine, vide l’assiette de James dans la poubelle : il n’a rien mangé. Elle met en marche le lave-vaisselle puis éteint la lumière. Elle a accompli ces tâches au ralenti, l’esprit totalement vide. Dans le salon, la télé marche toujours : les enfants ont oublié de l’éteindre avant de partir.
Elle revoit le visage de son fils. Qu’aurait-elle pu lui dire pour faire taire toutes ces questions qu’elle a lues dans ces yeux ? Rien ! Elle doit régler le problème de James toute seule ; et cela, avant le retour des enfants !

Dans son lit, James, entre deux sommeils, pense à Antonietta. Comme elle était bizarre ce soir ! Se trompe-t-il ou il lui a  fait peur en rentrant ? Comme si elle ne l’attendait pas… Et que penser de ce trou de mémoire ? Peut-être avait-il un rendez-vous ce soir ? Cela expliquerait la surprise de sa femme. Il se lève péniblement pour prendre son agenda. Vendredi 25 janvier 1991 : aucun rendez-vous après 19h. Les lettres vacillent devant ses yeux. Il se concentre. Problème : il ne se rappelle pas avoir rencontré Barnabé, monsieur Martin ou mademoiselle Smith comme le laisse supposer son carnet. Il retourne s’allonger sur son lit.
Voyons… Il s’est levé à 7h. Il a pris son petit déjeuner : des œufs, du bacon, une tasse de café et un yaourt, il s’en souvient. Il lutte contre l’engourdissement qui s’empare de son corps. Il est monté se raser. Il s’est habillé. A 8h il a réveillé les enfants. Il a allumé la télé pour regarder les nouvelles. Enfin, avant de partir, il a monté son petit déjeuner à Antonietta. Un baiser à toute la famille et il a ouvert la porte.
Il lutte contre le somnifère. Il a refermé la porte, descendu les deux marches du perron et s’est dirigé vers le bord du trottoir. Il a traversé et… Le néant du sommeil l’emporte.

La sonnerie du téléphone le tire d’un cauchemar. Il a décroché le combiné lorsqu’Antonietta se rue pour le lui arracher des mains.
    -Allo !... Jos ? Mais oui tout va bien !... Je suis occupée, on se verra lundi.
Elle raccroche avant que James n’ait pu parler.
   -Mais enfin qu’est-ce qui te prend ? s’exclame-t-il.
Antonietta prend sa respiration :
    -Tu ne peux pas lui parler ! Tu lui ferais du mal !
    -Depuis quand est-ce que je fais du mal à mon fils quand je lui parle ? dit James en se contrôlant du mieux qu’il peut.
    -Depuis que tu es mort ! Hurle Antonietta. Depuis que tu es mort hier matin à 9h02. Devant la maison. Renversé par un chauffard qui a pris la fuite !
   -Tu es complètement folle ! dit James effaré.
   -Je sais que ce n’était pas écrit dans ton fichu agenda, James… Mais c’est arrivé ! TU ES MORT !!!...
Un étrange accent de victoire s’étrangle dans sa gorge.
Egaré, James contemple sa femme.
    -Va voir à la morgue ... ou téléphone au docteur Lambert ! Lui dit Antonietta redevenue calme.
    -Mais c’est absurde ! dit-il. Tu me vois aller à la morgue et dire au gars : excusez-moi monsieur mais pourrais-je voir mon corps ?.... Il secoue la tête puis soudain sourit : O.K. chérie, c’est une très bonne blague ! Un peu macabre peut-être mais une bonne blague.
Il tend la main vers sa femme.
    - Tu es une bonne actrice, tu sais ?
Antonietta recule.
   -Ne me touche pas ! Tu es mort !  Tu es …
James s’arrête. Inquiet il parle doucement :
-       D’accord, si tu veux on va aller voir le docteur. Ou même je veux bien visiter la morgue : je n’ai jamais vu comment c’était.
-       C’est vrai ? tu veux bien, murmure Antonietta dans un souffle.
-       Oui la morgue puis le docteur, dit James conciliant.
Le couple s’habille en silence. Antonietta prend bien garde à ne pas toucher son mari qui soupire tristement. Les rues sont désertes en ce dimanche matin. Une fine pluie se met à tomber quand ils arrivent à la morgue de l’hôpital situé à un bloc de leur maison. L’employé de garde les accueille d’un regard somnolant. Quand ses yeux tombent sur James, il se redresse d’un seul coup. Antonietta ne lui laisse pas le temps de parler :
-       Pouvez-vous nous conduire à la chambre mortuaire s’il vous plait ?
L’employé bafouille de manière incompréhensible et les précède dans les couloirs gris. James commence à se sentir mal à l’aise. Cet homme et sa femme semblent partager un secret qu’il ignore. Il les suit, se sentant de plus en plus lourd. Arrivés dans une grande salle, Antonietta et le vigile s’arrêtent devant un mur de tiroirs. L’employé ouvre celui en bas à droite ; Antonietta jette un coup d’œil et se retourne vers son mari. James s’approche. Dans le tiroir il fait face à son reflet gris. Il se touche et la mémoire lui revient. Il ouvre la bouche mais son cri disparaît avec lui. L’employé et la femme se regardent. D’un accord tacite ils décident que personne n’aura vent de cet épisode.

Antonietta rentre chez elle. Prostrée, elle passe la journée sur le canapé. Vers 8h du soir, elle se lève et se dirige vers la fenêtre. Elle contemple la silhouette de son défunt mari dessinée sur le bitume devant sa maison. Une lumière clignotante apparait au coin de la rue. Elle tourne la tête: c’est le camion nettoyeur. Hypnotisée, elle regarde les brosses effacer le tracé à la craie. Sous le réverbère, l’asphalte luit. Elle soupire. Tout est enfin fini.
Elle appellera Sam dès ce soir. Sam n’a ni montre, ni agenda.
Sam l’écrivain. Sam le poète. Sam son amant… Sam, le chauffard !

Sam, le père d’Anna.


Matrice carborundum sur zinc "Volupté" - A. Chenu

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