Nuit de la lecture: une nouvelle en 2 parties à lire ce week-end

Amnésie mortelle ou Le père d’Anna. Annick Chenu - 1ère partie

La grande salle à manger est plongée dans l’obscurité. Une lumière bleue coule du petit salon où les enfants regardent la télévision. Antonietta Conrad, blottie sur le canapé, soupire et ramène ses jambes contre sa poitrine. C’est une femme de trente ans, grande et mince avec juste ce qu’il faut de rondeurs pour faire sortir James de son emploi du temps chronométré.
« James ! » Antonietta ferme les yeux et pousse un gémissement. Ses boucles de cheveux sombres recouvrent ses genoux.
Elle relève la tête. Quelqu’un vient de sonner à la porte d’entrée. Elle se déplie lentement et va ouvrir.
Dans l’encadrement de la porte se dresse la silhouette d’un homme de grande taille. Ses épaules cachent la lumière de la rue, déserte à cette heure tardive. Antonietta allume la lampe du couloir et recule, en proie à une peur panique.
James rentre chez lui comme chaque soir. Occupé à s’excuser d’avoir oublié ses clés, il ne remarque pas la stupeur qui se peint sur les traits de sa femme.
« James ! Comment pouvait-il…? » Songe-t-elle tout en reculant dans la salle à manger.
        -Chérie ? C’est quoi cette forme dessinée sur la chaussée ? Un accident sans doute ? demande-t-il en se déshabillant dans l’entrée.
Antonietta reste sans voix. « Comment James a-t-il…oublié ? » Elle aspire une gorgée d’air avant de demander :
     -James ? Qu’as-tu fait aujourd’hui ?
James passe la tête par la porte, surpris.
     -Quelque chose ne va pas chérie ?
Antonietta articule de nouveau :
    -JAMES QU’AS-TU FAIT AUJOURD’HUI ?
    -C’est bien la première fois que tu t’intéresses à mon travail. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Il s’approche pour l’embrasser.
Antonietta court se réfugier dans la cuisine, laissant son mari, les bras tendus, devant le canapé. Elle remplit un grand verre d’eau au robinet et l’avale d’une traite. Elle le repose sur l’évier hors d’haleine. Comment James a-t-il pu revenir ? Comment peut-il vouloir l’enlacer ? Elle frissonne à cette pensée ; surtout qu’il ne la touche pas !
Elle a un sursaut. Les enfants ! L’empêcher de s’approcher des enfants ! Elle court vers le petit salon : James n’y est pas. Jos regarde toujours son dessin animé débile, Anna serrée contre lui. Elle se souvient alors que James prend toujours une douche en rentrant du travail. Après, seulement, il va voir les enfants. Elle s’est souvent demandée si James n’a pas noté sur son agenda les heures exactes des baisers accordés à chacun. Elle a détesté cet agenda jusqu’ici ; mais aujourd’hui elle le bénit.
     -Les enfants, montez dans votre chambre préparer vos affaires. Vous allez dormir chez vos cousins ce week-end.
Jos lève un regard interrogateur sur sa mère mais il entraîne sa sœur sans un mot.
Antonietta les suit. C’est la solution. Les éloigner. Elle trouvera bien ce qu’il faut faire d’ici lundi. Mais elle doit être seule avec James. Et puis les enfants ne comprendraient pas. Comprenait-elle quelque chose elle-même ?
Dans la voiture, le silence règne. Antonietta, les doigts crispés sur le volant, fixe la route. Jos ne quitte pas sa mère des yeux. Il a plein de questions en tête que sa bouche n’ose pas formuler. Anna s’est endormie à l’arrière, son nounours contre elle. Elle en a de la chance, elle, d’être encore un bébé ! Car Jos est devenu adulte par la force des choses. Ne plus poser de questions auxquelles personne n’apportera de réponses : c’est ça être adulte. Et, depuis ce qui est arrivé à son père, les silences n’en finissent pas de s’additionner. Quand ils se quittent, il ne réussit même pas à dire à sa mère la petite phrase qu’il s’est répété durant le trajet :
    -ça ira maman ?

Il s’en veut. Lundi, il lui dira. Sûr, lundi il lui dira. Il regarde les feux arrière de la voiture disparaître dans la nuit.

Carborundum - A. Chenu

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